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O-Mark Fruit de Mer, du gospel à l’engagement social

John Wilson FELIX 2025-10-07 18:45:02

Originaire de Croix-des-Bouquets, Marco Frantz Junior Pierre, connu sous le nom d’artiste O-Mark Fruit de Mer, fait partie de ces jeunes musiciens haïtiens qui utilisent leur voix pour aborder des sujets profonds, entre espoir, souffrance et engagement social.

Chanteur, beatmaker et compositeur, il évolue aujourd’hui aux États-Unis, où il poursuit une carrière façonnée par des expériences personnelles marquantes et une volonté constante de faire entendre les réalités du peuple haïtien.

Né le 6 janvier 2001 à Meyer/Despinos, dans la commune de Croix-des-Bouquets, O-Mark a grandi dans une famille chrétienne de sept enfants. Sa première rencontre avec la musique remonte à l’adolescence.

« Ce qui m’a poussé à faire de la musique, c’est l’admiration que j’avais pour les chanteurs et musiciens d’église lorsque j’étais enfant », explique-t-il à notre rédaction « Je les regardais avec fascination pendant qu’ils adoraient, et peu à peu, ma passion est née. »

À seulement 13 ans, il participe à un concours de chant organisé par son église. « Le public a tellement aimé ma performance qu’on m’a porté en triomphe », se souvient-il. Ce moment, dit-il, a confirmé sa conviction que la musique ferait désormais partie intégrante de sa vie.

À 19 ans, il enregistre ses premiers morceaux dans le secteur évangélique, notamment Pawòl la et Pasaj Oblije. C’est à cette période qu’il découvre les réalités du métier et l’importance du public dans son parcours :

« C’est à ce moment-là que j’ai commencé à me définir : qui je voulais être, quelle direction je voulais donner à ma vie », confie-t-il à John Wilson FELIX lors de l'interiew.

Le nom O-Mark est le reflet de sa créativité : un simple renversement de son prénom Marco. Il y ajoute le surnom Fruit de Mer, issu d’une plaisanterie d’enfance devenue un symbole.

« Mes camarades de classe m’appelaient ainsi sur un ton moqueur à cause du jeu de mots entre O-Mark et homard », « J’ai fini par en faire mon identité artistique officielle. »

Avec le temps, ce surnom a pris une dimension plus profonde. « Ce nom a une grande signification pour moi. Il est déjà associé à plusieurs de mes réalisations et il résonne dans les oreilles de beaucoup. C’est une fierté pour ma mère, et je veux qu’il le reste. »

En 2021, l’artiste décide de quitter la musique évangélique pour aborder des thématiques plus larges.

« Je me suis rendu compte que la musique évangélique me limitait un peu », explique-t-il lors de l'entrevue. « Je voulais parler des réalités et des situations difficiles que nous vivons chaque jour dans la société, mais que l’État ignore souvent. »

Cette transition marque un tournant dans sa carrière. La même année, il publie Andikap li pa limite l, une chanson qui plaide en faveur de l’inclusion des personnes handicapées.

« Ces personnes vont à l’école, apprennent un métier, fréquentent l’université. Pourquoi ne pas leur donner la chance d’occuper un poste pour lequel elles sont qualifiées ? », interroge-t-il.

Le morceau, réalisé en collaboration avec Barche, un collègue rencontré à l’église, trouve un large écho. « J’avais déjà écrit le texte, et je l’ai invité à chanter avec moi. Il a accepté avec un grand cœur », raconte O-Mark.

Si Andikap li pa limite l a contribué à le faire connaître, d’autres chansons ont consolidé sa présence sur la scène musicale.

Parmi elles, Yo bare pasaj mwen, Dope, Ou se moun mwen et surtout Tande m tande, qui, selon lui, « a marqué un véritable tournant ».

« C’était la première fois que je chantais un morceau de style kompa, et il a été très bien accueilli », confie-t-il.

L’artiste insiste sur la responsabilité de celui qui prend le micro.

« Dieu m’a donné le micro comme une arme et la plume comme une balle », déclare-t-il. « Je dois mettre en lumière les situations qui méritent d’être changées, encourager ceux qui font du bien et dénoncer ce qui ne va pas. »

Cette conviction le conduit à fonder Tapiwouj Magazine, un média qu’il décrit comme « un espace pour honorer et valoriser celles et ceux qui œuvrent positivement dans la société ».

L’année 2024 marque un moment charnière dans la vie d’O-Mark. Victime d’un acte de violence, il voit sa maison attaquée par des bandits et sa mère kidnappée. Peu après, son père décède faute d’avoir pu accéder à des soins médicaux.

Ces événements le forcent à quitter Haïti pour les États-Unis.

« Ces épreuves m’ont profondément marqué, mais elles m’ont aussi inspiré », dit-il. De cette douleur naît Rasanble, un titre à caractère social dans lequel il appelle à la conscience nationale :

« Je voulais dire au peuple haïtien qu’il est temps de se lever, de revendiquer ses droits et de reprendre le contrôle de son destin. Pendant que les dirigeants s’occupent de leurs intérêts personnels, le pays s’enfonce. »

Il rend aussi hommage à sa mère dans Pou ou Manman, une chanson empreinte de tendresse et de gratitude. « Je voulais lui dire courage à travers cette chanson, car elle venait tout juste de sortir d’un enlèvement », explique-t-il.

Toutes ces expériences se retrouvent dans son premier EP, “LI-MYÈ-L”, dont la sortie est prévue pour 2025. Le titre, à lui seul, symbolise sa philosophie.

« LI-MYÈ-L a plusieurs significations », explique-t-il. « Il peut désigner quelque chose de dur, de difficile, mais aussi de doux, comme le miel. Et dans un autre sens, il renvoie à la lumière, à ce qui éclaire dans l’obscurité. »

Ce projet, dit-il, est né « de toutes les difficultés que j’ai traversées au cours de ces quatre dernières années ».

Il y explore les thèmes de la persévérance, de la foi et de la reconstruction. « Même si je n’ai encore réalisé que 10 % de mes objectifs, je vois la route que Dieu a tracée pour moi, illuminée par Sa lumière. »

Pour O-Mark, la musique haïtienne ne peut ignorer la réalité du pays.

« La situation actuelle est très critique », estime-t-il. « Beaucoup d’artistes ont déjà utilisé leur voix pour sensibiliser les autorités, mais cela ne suffit plus. Le système pénalise souvent ceux qui prennent position. Aujourd’hui, c’est à la population de se réveiller. »

Dans Rasanble, il appelle à l’unité et à la solidarité, convaincu que seul un mouvement collectif peut sortir Haïti de l’impasse.

Son ton reste lucide, mais jamais résigné : « Je ne suis pas seulement un citoyen céleste, je suis aussi un citoyen haïtien. Et je ne peux pas rester silencieux quand je vois des choses qui me dérangent. »

Derrière sa musique, se dessine un discours clair destiné à la jeunesse haïtienne.

« Je veux que les jeunes comprennent que la persévérance finit toujours par porter ses fruits », insiste-t-il.

Son message est direct :

« Ne laissez personne diminuer votre valeur. Travaillez sans relâche, restez constants, et agissez avec dignité. Ne comptez pas sur les autres pour agir à votre place : faites ce que vous pouvez, avec ce que vous avez. »

L’artiste, qui dit « avoir appris à ne plus faire confiance aveuglément », croit avant tout en la sagesse et la résilience : « La sagesse est la plus grande arme pour affronter la vie. »

O-Mark se définit comme un artiste engagé, mais aussi comme un homme en quête de sens. En parallèle de la musique, il continue à développer son média Tapiwouj Magazine et à explorer la production musicale et le graphisme.

« J’aime valoriser la valeur humaine », résume-t-il.

À travers ses chansons comme à travers ses initiatives, O-Mark Fruit de Mer cherche à transformer ses blessures en force et à faire de sa musique un espace d’expression et de conscience.

Entre foi, douleur et espoir, il représente cette génération d’artistes qui refusent de chanter sans comprendre, et de rêver sans agir.

Rédaction: John Wilson Félix

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