Litainé Laguerre : la parole poétique comme résistance sociale
Dans le tumulte d’Haïti, où les cris se perdent souvent dans le vacarme de la violence, une voix s’élève, claire et urgente. Celle de Litainé Laguerre, poète, romancier et militant culturel, dont la plume grave avec sincérité les douleurs, les espoirs et les contradictions. Originaire de Cité Soleil, Laguerre incarne une génération d’écrivains qui refusent l’effacement et qui, au contraire, s’enracinent dans la réalité pour en faire émerger une parole puissante.
Située au cœur de la capitale haïtienne, Cité Soleil est souvent présentée à travers le prisme de la violence, de la pauvreté extrême et des conflits armés. Pourtant, derrière ces images réductrices, vivent des milliers de femmes et d'hommes qui résistent, rêvent, et construisent leur avenir avec dignité. C’est dans cet espace marginalisé, trop souvent oublié des institutions, que Litainé Laguerre a grandi, a été formé, et a puisé l’inspiration de sa démarche littéraire et sociale.
Une enfance sous le signe de la survie et de l’amour
« C’est ma mère qui m’a élevé. » Cette phrase, simple mais lourde de sens, résume l’axe fondateur de l’existence de Litainé Laguerre. Dans un quartier souvent stigmatisé, marqué par la précarité et l’insécurité, il a grandi protégé par une femme forte, seule contre le chaos. Son parcours académique, intégralement réalisé à Cité Soleil – de l’école primaire à la fin du secondaire – témoigne d’un enracinement total dans sa communauté, qu’il porte encore aujourd’hui dans chacun de ses textes.
De la lecture au besoin d’écrire
C’est à l’école que la rencontre avec la littérature s’est faite. Des poètes haïtiens et français lui tendent les premiers miroirs. Plus tard, l’Atelier Jeudi Soir, dirigé par Lyonel Trouillot, l’initie à une tradition littéraire où dire le monde, c’est aussi dire sa propre existence. Pour Laguerre, l’écriture est née d’un feu intérieur, d’un besoin presque viscéral de raconter ses contradictions, plus que celles du monde extérieur.
Laguerre ne revendique ni un parcours autodidacte, ni académique. Il parle plutôt de « processus », de lente maturation, de rencontres – littéraires, morales, humaines – qui forgent un auteur. Il accepte, dans ce seul domaine, l’idée de lenteur, de transformation. « Je suis reconnu pour ma qualité d’impatience, mais la littérature m’a appris à respecter le temps », confie-t-il.
Son premier recueil, Devwa Afwontman (2022), donne le ton : une poésie sombre, urgente, traversée par les cris d’une société à bout de souffle. Avec Aleluya Desalin, il entonne un chant collectif, un retour douloureux mais nécessaire à l’idéal de Dessalines – non pas comme figure héroïque, mais comme promesse trahie.
Titanik 16 : l’épopée des oubliés
Son dernier ouvrage, Titanik 16, marque un tournant dans sa carrière littéraire. Ce roman, écrit en créole, explore les bas-fonds du système carcéral haïtien. Il s’inspire d’un fait fictif mais terriblement vraisemblable : un jeune homme, Tiga, jeté en prison pour avoir trouvé un passeport. Il passera plus de sept ans à la Pénitentiaire nationale, sans jugement, sans espoir de libération. Le titre fait référence à une cellule particulièrement redoutée, surnommée « Titanik 16 », une prison dans la prison.
Dans cette œuvre, Laguerre dépeint les réalités brutales de l’enfermement, l’injustice sociale, la misère sexuelle, la déshumanisation. Il veut, à l’instar de Victor Hugo, faire « l’épopée des pauvres ». Le roman, salué par une mention spéciale au Prix Balisaille, impose sa force et son humanité. Il sera disponible à la prochaine édition de Livres en folie le 19 juin prochain – un rendez-vous que l’auteur considère comme crucial pour la circulation des œuvres dans le pays.
Un engagement littéraire et social
Laguerre refuse de dissocier littérature et réalité sociale. Même s’il affirme que ce n’est pas l’engagement qui fait sa littérature, il n’en demeure pas moins un acteur actif dans son milieu. En tant que coordonnateur général du Kolektif Jèn Solèy (KOJES), il milite pour une culture vivante et inclusive. L’organisation œuvre à travers la formation, la culture et l’éducation, touchant des zones souvent marginalisées. KOJES organise également un festival annuel, qui prend chaque année plus d’ampleur.
Un regard lucide sur la portée de la littérature
Malgré sa foi dans les mots, Litainé Laguerre reste lucide : « La littérature peut éveiller les consciences, mais dans un pays où la majorité n’a pas accès à une éducation de qualité, son pouvoir reste limité. » Toutefois, il salue les initiatives des jeunes qui créent des mini-bibliothèques, échangent des livres, et contribuent à bâtir une citoyenneté critique et éclairée.
Vers une littérature créole plus vaste et exigeante
Avec Titanik 16, Laguerre élargit son répertoire en passant de la poésie au roman, sans pour autant rompre avec sa vision initiale : une littérature haïtienne d’expression créole exigeante, ancrée, universelle. Il appelle à plus de productions romanesques en créole – non par simple souci quantitatif, mais pour garantir la pérennité et la qualité de cette littérature.
Litainé Laguerre appartient à cette trempe d’écrivains qui ne cherchent ni les projecteurs ni la reconnaissance facile. Il écrit parce qu’il le faut. Parce que son silence serait une forme de complicité. Parce que dans un pays à genoux, il faut bien quelques mots pour tenir debout.
